ETERNEL RETOUR, BIG BANG ET MULTIVERS

09 avril 2017

L’idée d’éternel retour dans l’antiquité.

L'éternel retour du même est une idée très ancienne, réitérée à de nombreuses reprises au long de l'histoire de la pensée humaine. Dans sa forme primitive, elle affirmait que notre univers se détruira un jour (« ekpurosis » en grec ancien) pour renaître, et cela une infinité de fois dans l'infinité du temps.

Cette idée était fort prisée dans la Grèce antique. Elle était au cœur de la physique des Stoïciens. Il est probable que les Grecs l’avaient empruntée aux Babyloniens – observateurs attentifs des astres. Dans la conception de l’époque, ce n'est pas la totalité de l’univers qui s’anéantit avant de réapparaître, mais seulement notre monde terrestre, dit sublunaire, puisque tout ce qui est au-delà de la lune est considéré comme divin, donc immuable. Les astres, auxquels, selon la science d’alors, appartiennent les planètes de notre système solaire, y poursuivent éternellement leur mouvement. C’est précisément au cours de leur périple sans fin qu’ils occasionnent, lors de conjonctions particulières, l'ekpurosis.

 Les Stoïciens prétendent que, lorsqu'après une certaine période de temps, les planètes reviennent toutes exactement, soit en longueur, soit en hauteur, au point du ciel où elles étaient au commencement du monde, il en résulte l'embrasement et la destruction de l'univers, et qu'ensuite tout recommence de nouveau. Or, comme le cours des astres est exactement le même qu'auparavant, toutes les choses qui ont eu lieu dans la période précédente se passent encore de la même manière. Ainsi l'on verra reparaître Socrate, Platon, et les autres hommes avec leurs mêmes amis, et leurs mêmes concitoyens : tous auront de nouveau les mêmes pensées, tous feront encore les mêmes choses ; les villes, les bourgades, et les champs redeviendront ce qu'ils ont été. Il n'y aura rien de différent par rapport à ce qui s'était produit auparavant, mais toutes choses seront exactement pareilles, même jusqu'aux détails les plus infimes... Les Stoïciens ajoutent que cette rénovation de l'univers n'arrive pas une fois seulement, mais plusieurs fois, et même qu'elle se répète constamment et sans fin. (Nemesius, De la nature de l’homme. ~ 400 ap. J.-C.)

De pareilles conceptions de fin de monde, suivie de son renouveau, se retrouvent dans d’autres religions ou systèmes de pensée. (p. 46, §14)

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L’éternel retour selon Auguste Blanqui.

Plus près de nous, l'idée de l'éternel retour fut réactivée au dix-neuvième siècle par Auguste Blanqui (qui, en plus de ses activités de révolutionnaire, s’était intéressé à l’astronomie). Il mérite lui aussi d'être cité.

Tout astre, quel qu'il soit, existe donc en nombre infini dans le temps et dans l'espace, non pas seulement sous l'un de ses aspects, mais tel qu'il se trouve à chacune des secondes de sa durée, depuis la naissance jusqu'à la mort.  Tous les êtres répartis à sa surface, grands ou petits, vivants ou inanimés, partagent le privilège de cette pérennité.

La terre est l'un de ces astres. Tout être humain est donc éternel dans chacune des secondes de son existence. Ce que j'écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l'ai écrit et je l'écrirai pendant l'éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes semblables. Ainsi de chacun.

Toutes ces terres s'abîment, l'une après l'autre, dans les flammes rénovatrices, pour en renaître et y retomber encore, écoulement monotone d'un sablier qui se retourne et se vide éternellement lui-même. C'est du nouveau toujours vieux, et du vieux toujours nouveau. (...)

Le nombre de nos sosies est infini dans le temps et dans l'espace. (...) Ces sosies sont en chair et en os, voire en pantalon et paletot, en crinoline et en chignon. Ce ne sont point là des fantômes, c'est de l'actualité éternisée. (Blanqui, L'Eternité par les astres, hypothèse astronomique. Résumé. Paris, Librairie Germer Baillière, 1872.)

Le système de Blanqui se situe à mi-chemin entre celui des Stoïciens et les théories cosmologiques contemporaines. (p. 47, § 14)

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Nietzsche et l’éternel retour.

On aura reconnu chez Blanqui l'argument que Friedrich Nietzsche reprendra à peu près dans les mêmes termes. L’originalité de Nietzsche est d'apporter à l’idée d'éternel retour une note existentielle et profondément pathétique. S’il n’est pas certain qu’il y ait cru, du moins a-t-il vécu au plus profond de sa personne cette possibilité d’un éternel retour du même – pensée qui est venue consolider sa nouvelle morale. On ne peut éviter de citer le célébrissime paragraphe extrait du « Gai savoir », intitulé « Le poids le plus lourd ». 

« - Et si, un jour ou une nuit, un démon venait se glisser dans ta suprême solitude et te disait : « Cette existence, telle que tu la mènes, et l'as menée jusqu'ici, il te faudra la recommencer et la recommencer sans cesse ; sans rien de nouveau ; tout au contraire ! La moindre douleur, le moindre plaisir, la moindre pensée, le moindre soupir, tout de ta vie reviendra encore, tout ce qu'il y a en elle d'indiciblement grand et d'indiciblement petit, tout reviendra, et reviendra dans le même ordre, suivant la même impitoyable succession... cette araignée reviendra aussi, ce clair de lune entre les arbres, et cet instant, et moi aussi ! L'éternel sablier de la vie sera retourné sans répit, et toi avec, poussière infime des poussières ! » ... Ne te jetterais-tu pas à terre, grinçant des dents et maudissant ce démon ? A moins que tu n'aies déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais : « Tu es un dieu ; je n'ai jamais ouï nulle parole aussi divine ! » (p. 48, § 14)

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Consécration de l’éternel retour, qui devient une certitude.

Présentement, la nouveauté est que le Big Bang, et les théories du multivers qui en découlent, confèrent à l'idée de l'éternel retour un sérieux qu'il n'avait jamais eu. Ainsi que nous venons de le voir au chapitre précédent, puisque Big Bang il y a, puisqu’il est acquis que notre univers a une naissance, et tout aussi certainement une fin, il n’apparaît plus tenable d’enfermer le temps dans notre univers – même si, ainsi que nous y avons fait allusion , ce temps « libéré » est un méta-temps auquel il faut se garder d’attribuer à l’identique les propriétés de « notre » temps, celui que nous expérimentons. (…)

Le Big Bang, quelle que soit la réalité précise de son mécanisme, pour ainsi dire impose l’idée de l’apparition d’autres univers, avant et après le nôtre, se succédant dans l’infinité des temps. Dès lors, puisque des univers surgissent, naissent et meurent sans fin, puisqu’en conséquence c’est toute l’immense variété possible des univers qui apparaît et réapparaît, l’idée d’un éternel retour du même s’empare de nos existences.

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Se représenter l'éternel retour du même au sein de l’interminable renouvellement des univers.

 

Il est plusieurs manières de se représenter l'éternel retour du même au sein de l’interminable renouvellement d'univers à l’œuvre dans le multivers. Il en est une toute simple, qu’on pourrait appeler élémentaire, parce qu’elle se fait à l’aide de quelques petits dessins et comme en comptant sur ses doigts. (…) En schématisant, nous pouvons d'abord imaginer de disposer en enfilade l’infinie variété de tous les univers possibles qui se succèdent au fil du temps. (…)

                    

 Mais puisqu’à nous, êtres humains, à nous « existants », seuls importent ces mondes où nous avons notre vie, on peut tenir pour négligeables les autres univers : puisque nous n'y sommes pas, et que nous n'en avons aucune expérience, ils nous sont comme « rien ».(…) Désormais, nous pouvons nous représenter l'éternel retour comme une chaîne uniquement constituée des mondes où nous vivons notre existence (…). (p.52, §17)

 (suite au paragraphe suivant)

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Un empilement d’univers identiques.

Et nous allons découvrir, sur le dessin suivant, qu'il est une troisième manière de nous figurer l'éternel retour.

Pour mieux faire apparaître l’impact de l’éternel retour sur nos existences, plutôt que d'attacher linéairement les anneaux de la chaîne, nous choisissons maintenant de les dessiner de façon à ce qu’ils se recouvrent très exactement les uns au-dessus des autres, se superposant très précisément selon tous leurs paramètres spatio-temporels. (…) Notre univers éternellement renouvelé nous apparait à présent comme un empilement infini d'univers, tous identiques, qui, sur notre dessin, vont se superposer et coïncider exactement au millimètre près, c’est-à-dire, en leur réalité, à la milliseconde près de leur évolution, puisque chaque anneau du dessin n’est pas la figuration seulement spatiale d’un univers, mais représente un univers dans toute son histoire, dans sa dimension spatio-temporelle.

Si bien que ces univers, éternellement recommencés, tout comme nos existences qui s’y déroulent, nous apparaissent désormais comme un empilement d'instants, éternellement renouvelés et toujours les mêmes.

 

                       

 

Chaque point, qui correspond à un instant de notre univers, et donc de notre existence, se superpose à l‘infini, réalisant ainsi une éternisation de cet instant. Puisque chaque point n’occupe aucun espace, on peut les rassembler tous, même répétés à l’infini, en un seul, qui sera comme un « quantum » d’éternité.

(p.56, § 17)

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Une somme de « quanta » d’éternité réalisant un « bloc » d’éternité.

A partir de là, il se conçoit aisément de réunir tous ces instants, qui se répètent éternellement à l’identique, pour former ce qu’on pourrait appeler un « quantum » d’éternité.  C’est-à-dire que, plutôt que de considérer chacun de nos instants comme disposés longitudinalement, chacun étant séparé de son retour à l’identique par toute la durée de notre existence et par toute la durée de l'univers qui entoure, enrobe, emballe notre existence (a fortiori par la durée de tous les innombrables autres univers intercalaires entre chaque résurgence de notre univers), il faut considérer chacun de nos instants, qui, empilés les uns au-dessus des autres, se coagulent et ne forment plus qu’un, comme éternels d'emblée, quoique fugaces par définition.

C’est-à-dire qu’on fait se fondre ensemble, par-delà l’immensité des temps (ou méta-temps) qui les sépare, les instants identiques et éternellement renouvelés d’une existence, pour n’en faire qu’un seul, d’emblée éternel. Filant la métaphore du fondeur, on peut dire de ces périodes immenses qui, dans le multivers en éternel renouvellement, séparent chaque instant identique, qu’elles sont comme la masse d’impureté incluse dans un minerai – la gangue – que l’artisan sépare du métal lors de la fonte.

Ces instants fusionnés forment comme un grain d’éternité, laquelle éternité ne doit plus être comprise comme une longue et interminable répétition, mais comme une « substance » éternelle, sans avant, ni après, quoique intrinsèquement temporelle.

En conséquence, il nous faut comprendre nos existences comme l’association de ces grains d’éternité en un bloc, qui ne peut être qu’éternel. Nous sommes faits d’éternité. (p.57, §17)

 

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Ou Dieu ou l’éternel retour…

On comprend facilement que, s’il n’y a pas d’éternel retour, l'infinité du temps est négatrice de toute réalité : si le temps est infini, rien ne peut exister, puisque tout ce qui est a déjà dû exister. S’il n’y a pas répétition, rien ne peut « être » puisque tout a « déjà » dû être dans un passé infiniment éloigné. Comment imaginer que ceci ou cela soit maintenant, puisque ce « maintenant » a nécessairement déjà dû exister en un passé qu’on peut toujours reculer à l’infini : le « maintenant » est happé par l’infini du passé. On pourrait dire que l’infini du passé, à l’instar d’un trou noir, est un « temps noir » qui empêche le « maintenant » de surgir, de s’en échapper. Et sans « maintenant », il n’est plus de réalité qui s’installe, ni d’éternité vraie qui vaille.

Par contre, dès lors que l'infinité du temps est conçue en association avec l’éternel retour, la difficulté disparaît. Le « maintenant », parce qu’il se renouvelle éternellement, peut demeurer inclus dans l’infini temporel. Le temps peut réellement être dit infini. (p.58, § 19)

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Preuve ontologique de l'éternel retour.

Cette considération nous amènerait presque à esquisser comme une preuve ontologique de l'éternel retour.

 

1)     L’Être (ce fait qu’il existe quelque chose plutôt que rien) est bien une réalité. En effet je le perçois, serait-il réduit à ce seul fait que je pense. (On fait bien sûr référence au célèbre « Cogito, ergo sum » de Descartes.)

2)     Cette réalité ne peut que s’inscrire dans un temps infini en durée, puisque ce qui viendrait le limiter, soit en lui donnant naissance, soit en le faisant cesser, serait encore une réalité, laquelle à son tour ne pourrait que s’inscrire dans un temps infini, et ainsi de suite.

3)     A l’intérieur du temps infini, il faut bien que l'éternel retour existe pour que le réel soit, sinon, si rien ne revenait, aucune réalité ne pourrait exister, puisqu’ayant nécessairement déjà dû exister dans un passé infiniment lointain, ce qui viendrait contredire l’assertion initiale. (p.59, § 20)

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Se convaincre dur comme fer que cet instant qu’on vit est éternel.

Désormais, concrètement, c’est dans cette vie quotidienne que nous menons, ici et maintenant, sur terre, que chacun doit se convaincre dur comme fer que cet instant qu’il vit est éternel, vraiment éternel, effectivement éternel, éternel tout de bon, même s’il le perçoit comme éphémère et irréversible – sensation d'irréversibilité qui est la condition nécessaire au sentiment de temporalité, donc à la réalisation d’une éternité vivante.

Il est aussi difficile de se représenter positivement, réalistiquement, notre éternité qu’il le serait de dessiner de façon convaincante sur le papier un objet à quatre dimensions spatiales. Non pas difficile, mais impossible. (p.61, § 22)

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